D’artistes à artisans, quand le rap devient un outil

L’Académie Française distingue l’artiste de l’artisan. Depuis 1798 elle reconnaît ainsi l’artiste comme « celui qui travaille dans un art où le génie et la main doivent concourir » au contraire de l’artisan qui est identifié comme « ouvrier dans un art mécanique ». La différence réside dans sa majeure partie dans le fait que l’artiste fait appel à une part de « génie » tandis que l’artisan n’œuvre que par mécanique. Définir les rappeurs de nos jours comme artisan peut apparaître incongru de prime abord mais si l’on tente de juger objectivement les morceaux joués en radio il paraît difficile de ne pas retrouver les mêmes caractéristiques sur différents « tubes ». Ainsi une certaine mécanique de création d’une chanson permettrait d’assurer sa médiatisation, que ce soit en radio, en télévision, ou par le bouche à oreille ; mais dans quel but ?
Une réponse pourrait être d’imaginer que face à la pullulation des rappeurs et la possibilité de voir le public se tourner vers d’autres artistes, les rappeurs choisissent de formater leur musique afin d’obtenir la même adhésion de la part du public… au risque d’une perte d’originalité. C’est sensiblement le même effet que décrivait Karl Marx dans le chapitre 25 de son livre Le Capital en parlant « d’armée de réserve ». Sachant qu’il peut être remplacé, le rappeur fait ce qui est attendu. Une deuxième serait d’envisager que les rappeurs envisagent leur art comme un produit ou plus explicitement un service qu’il délivrerait à un public auquel cas formater la musique serait normal. Mac Donald’s ne propose pas de nouveaux sandwichs chaque année et le client s’en satisfait très bien. Une dernière hypothèse serait qu’une importante partie des rappeurs actuels n’auraient simplement plus d’inspiration, plus d’originalité, plus aucun désir d’innovation et se contenterait alors de « faire ce qui marche ».

Il s’agira ici de comprendre quelle(s) motivation(s) pourrait être à l’origine de cette tournure artisanale prise par le rap. L’observation se concentrera sur le marché français et tentera de déceler un tiers facteur avec un important impact causal.

Musicien de jazz ou musicien commercial

Dans le chapitre 5 d’Outsiders (1985), le sociologue américain Howard Becker étudie la déviance et pour se faire s’intéresse aux groupes de musiciens de Chicago. En contact avec différents groupes de musiciens il observe que dans le microcosme des musiciens il en existe deux types et que cette dualité est admise au sein de la profession. Mais malgré celle-ci, il existe un mépris commun du public, de l’auditeur. À ce titre les musiciens les appellent en permanence « cave », peu importe la culture de l’auditeur, qu’il soit un expert ou non il restera toujours un « cave ».

musiciens de jazz et musiciens commerciaux (116)

Si les musiciens de jazz sont ici les artistes qui renoncent à formater leur musique, les musiciens commerciaux acceptent de céder à ces pressions. Dès lors qu’on admet qu’il y a des pressions qui s’exercent sur le musicien (quel qu’il soit, la différence est la réaction à ces pressions) afin qu’il produise un certain type de musique, on peut tenter de trouver leur origine. Elles ont, en réalité, deux origines principales :

  • le public qui de part le fait qu’il consomme est d’une certaine façon maître de la carrière d’un artiste, d’autre part il peut exister chez l’artiste une envie (inconsciente ou non) de plaire

  • les médias et les producteurs qui grâce à leurs énormes moyens de diffusion peuvent décider d’ostraciser un artiste ou au contraire de le propulser sur le devant de la scène

La différence entre le musicien de jazz et le musicien commercial tient presque exclusivement dans le fait que le premier choisira de ne pas céder aux pressions. À ce titre, il est récurrent d’entendre des rappeurs indépendants revendiquer de faire une musique qui leur plaît à l’inverse des rappeurs signés en majors (Universal, Sony, Warner et leurs succursales) qui seraient contraints de calquer leur musique sur les indications de la maison de disque.

« Élargir son public » c’est faire de la musique commerciale, ce genre de question n’est donc jamais anodine. Ce qui est entendu comme commercial ici n’est pas forcément la musique chantée et policée ; le commercial décrit la musique qui a pour finalité d’être vendue, la musique faite pour les « caves ». En ce sens, le gansta rap et la trap entrent parfaitement dans la catégorie de musiques commerciales. Aucun jugement de valeur n’est porté ici, mais il faut reconnaître que la prolifération massive de la trap en France a permis à plusieurs rappeurs (déjà reconnus ou non) de profiter d’une exposition importante et le cas échéant, de vendre.

Doit-on nécessairement blâmer la musique commercial ?

Dans Garcimore, présent sur sa mixtape Autopsie vol.2, Booba rappe :

C’est un pour la monnaie, deux pour la monnaie / Trois pour la monnaie, quatre pour la monnaie

Le message est ici très claire, il ne s’agit pas de rapper pour autre chose que pour l’argent. L’influence de Booba sur le rap français, en particulier dans la seconde moitié des années 2000, a certainement démocratisé le fait de rapper pour l’argent et non plus pour représenter ou encore pour le rap en soit. Qu’on adhère ou non au message du Duc de Boulogne, on peut estimer qu’il est dans son droit tant qu’il produit une musique de qualité. En effet si la musique est de qualité alors elle sera appréciée et le rappeur pourra en retirer une récompense économique. En choisissant la musique, l’artiste en fait son métier ; on ne peut donc pas lui reprocher d’espérer en retirer de l’argent. Dans Outsider, un musicien fait cette confession à Howard Becker :

il faut jouer pour les caves (117)

Il y a donc une obligation de plaire au public qui découle du désir qu’ont les musiciens de maximiser leurs revenus. Devenir un musicien commercial c’est alors accepté de renoncer à une part de considération de ses pairs, à une part de la propre estime que l’on a pour soi au profit d’une notoriété accrue et de récompenses médiatiques comme l’explique Becker dans son étude.

succès d'estime (116)

À ce stade, il est impossible de ne pas voir des similitudes entre ce qui est décrit et le parcours de la Sexion D’Assaut. Encore une fois aucun jugement de valeur n’est fait, en revanche il est aisé de constater que depuis que les membres de la Sexion ont policé leur discours et ont formaté leur musique sur d’autres critères que ceux qui semblaient être les leurs au départ : l’exposition médiatique, les récompenses diverses, les ventes et la notoriété ont été démultiplié.

Maître Gims et Black M ont réussi à vendre pour plus d’un million de cds en moins de deux ans mais le fait est que l’un comme l’autre ont reconnu lors d’interviews qu’ils auraient aimé réussir de la même façon avec des morceaux plus rappés (sans renier que les morceaux chantés sont une partie de leur univers musical).
option anti cave (117-118)La conclusion est qu’il apparaît plus simple de formater à des fins commerciales ses morceaux en axant sa musique sur la trap, le gangsta rap, les « bangers » et les morceaux sentimentaux. Même les musiciens de jazz trouvent parfois des moyens détournés pour faire commercial.

Cette technique commerciale s’est d’ailleurs estompé avec la démocratisation de l’Auto-Tune, qui s’est révélé être un outil formidable pour les rappeurs commerciaux. Il permet de chanter sur des refrains et ainsi élargir le public sur des morceaux sentimentaux par exemple, comme a pu le faire Gradur avec son titre Jamais (morceau en playlist Skyrock). Il n’y a plus de nécessité de faire appel à une voix féminine, l’économie du featuring est assuré grâce à l’Auto-Tune.

Si on ne peut nier que l’artiste doit avoir conscience des données économiques, le musicien commercial pose un problème éthique dans le sens où tenant compte des attentes de l’industrie musicale et du public : il fabrique de la musique à consommer.

Le soucis de la fabrique musicale

En effet, la musique est un art et en tant que tel elle n’a pas de vocation utilitaire, elle se suffit à elle-même. Au contraire, un objet artisanal a d’abord pour fonction de satisfaire des besoins. Il y a donc une différence essentielle (d’essence, c’est-à-dire qu’il s’agit de deux choses distinctes) entre la musique de jazz et la musique commerciale puisque cette dernière cherche à satisfaire le besoin de l’auditeur afin qu’il consomme et que celui qui fabrique la musique soit rémunéré… comme s’il s’agissait d’une chaise. Une chaise à une utilité concrète et le consommateur paye pour cette utilité, l’artisan fabrique donc l’outil capable de répondre à la demande. Il s’agit d’une activité de mercenaire qui se fait en échange d’un salaire et qui n’a rien à voir avec une activité désintéressée telle que l’art en lui-même.
Si la musique devient une activité de mercenaire alors on peut dire que tout le monde pourrait être rappeur. En réalité, cela nécessite tout de même un certain savoir et une oreille musicale comme le dit Dosseh dans cet interview. Néanmoins si la maîtrise des règles du métier est nécessaire, elle ne suffit pas à faire un artiste. En effet si on donne pour finalité à l’art de faire le beau, il est difficile d’être artiste car il n’y a pas de concept de « l’œuvre belle » préexistant donc pas de méthodes pour la réaliser. L’objet d’art se distingue donc par sa nature de l’objet technique ou artisanal. La fonction de ce dernier détermine ce qu’il doit être, ses caractéristiques et définit donc les techniques de production. Encore une fois, tout le monde peut, par exemple, apprendre les règles de la menuiserie et fabriquer, en s’appliquant, une table ou un tabouret mais tout le monde ne peut pas écrire et réaliser Thriller de Michael Jackson car il n’y a pas de méthode.

Emmanuel Kant dans Critique de la faculté de juger note que les grands compositeurs de musique sont ceux qui, par leur génie créatif, ont établi de nouvelles références dans leur art que leurs successeurs ont reconnu et suivies. C’est en ce sens que Kant définit le génie comme « le talent qui donne ses règles à l’art ». D’après le philosophe allemand, il existe trois critères au génie :

  • Originalité : le génie « consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée », dit Kant. Le génie ne vient pas par le travail ou les leçons, on naît génial, on ne le devient pas. Comme le génie ne singe pas, il est original.

  • Exemplarité : « l’absurde aussi peut être original », rappelle le philosophe. Il peut donc y avoir une mauvaise originalité, celle qui ne cherche qu’à se faire remarquer. C’est par elle que naissent souvent les œuvres médiocres car elles cherchent simplement à faire du nouveau sans avoir de caractère génial.

  • Inexplicabilité : Le génie ne peut pas percer son propre mystère, il ne peut expliquer comment il réalise son produit. En effet s’il le pouvait il existerait alors une méthode ce qui serait contradictoire.

De plus, Kant explique que le goût et la critique conditionne l’artiste à corriger son travail jusqu’à trouver ce qu’il recherche et dont il ignore tout jusqu’à ce qu’il le trouve. Comprenez : le génie musical ne sait pas à quoi ressemblera sa chanson avant qu’il l’ait terminée. « Le goût, comme faculté de juger, est la discipline du génie […] lui montrant en quel sens et jusqu’où il doit s’étendre pour demeurer dans les limites de la finalité », écrit-il dans Critique de la faculté de juger. L’œuvre achevée est une surprise pour l’artiste et il est incapable de définir les règles ayant permis sa réalisation. Malheureusement ce n’est plus tout à fait le cas dans l’industrie musicale aujourd’hui et c’est Maître Gims qui était sur le point de révéler que tout son succès est fondé sur un certain type de refrain.

Maître Gims est un formidable créateur de tubes mais n’est pas un artiste comme l’entend Kant. Stromae est lui aussi critiquable si l’on sent tient à la vision kantienne de l’artiste. En effet, le musicien belge collectionne les tubes mais ces derniers ont plus ou moins la même recette : « des paroles dépressives et un refrain qui claque » comme le disait Jamel Debouzze dans son sketch avec Stromae dans Made In Jamel.

L’article arrive ici à un moment clef, à quel point peut-on appliquer une recette efficace ? La musique de Stromae apprécié aussi bien par les artistes que le public en passant par la critique est-elle juste un outil ? Je ne pense pas car son album racine carré est bel et bien une œuvre originale aussi bien visuellement que dans plusieurs sonorités. De plus son œuvre mélange différent style avec une pertinence et une cohérence parfaites.

D’artistes à artisans, quand le rap est un outil

La différence d’essence entre l’art et l’outil a naturellement poussé la langue à employer deux termes différents pour caractériser ceux qui les réalisent. L’Académie Française distingue l’artiste de l’artisan. Depuis 1798 elle reconnaît ainsi l’artiste comme « celui qui travaille dans un art où le génie et la main doivent concourir » au contraire de l’artisan qui est identifié comme « ouvrier dans un art mécanique ». Si l’on entre dans un tel axe (celui d’un art mécanique), les chansons sont donc nécessairement amenées à se ressembler puisqu’elles suivent une méthode.

Mêmes thèmes

Les morceaux se ressemblent au point que les mêmes mots reviennent inlassablement.

Kant ne nie pas que l’art peut produire des similitudes, car si « tout le monde s’accorde à reconnaître que le génie est totalement opposé à l’esprit d’imitation », le génie crée une nouvelle école qui reprendra des codes de l’œuvre géniale devenue référence donc il doit y avoir imitation. « Mais cette imitation, dit Kant, devient de la singerie, si l’élève imite tout, même les difformités que le génie a dû tolérer, parce qu’il ne pouvait les éliminer sans affaiblir l’idée ». Là se situe le problème de l’industrie musicale actuelle : la singerie est telle qu’il est presque impossible de saisir la différence entre deux morceaux.

Les rappeurs s’appuient alors sur le désir de non-contradiction qu’il existe chez l’être humain comme l’a développé Thomas Hobbes lorsqu’il théorisait le contrat social dans le Léviathan. En effet, les individus par soucis de cohérence n’iront pas à l’opposé de ce qu’ils ont déjà entrepris. En économie on parle de rationalité des agents : avec les mêmes choix possibles les individus font les mêmes choix. Les mêmes musiques produiront les mêmes effets sur les auditeurs.

On en arrive ainsi à une fabrique de musique où tous les morceaux se ressemblent sans que cela ne dérange:

  • les rappeurs puisqu’ils acceptent de faire de la musique commerciale et ou qu’ils n’ont pas le génie nécessaire pour faire autre chose

  • les auditeurs puisqu’ils consomment une musique à des fins précises (pour faire du sport il y a de la trap, pour pleurer il y a des morceaux sentimentaux, il y a même des morceaux « clubs ») et qu’au final peu importe le rappeur, la chanson sera sensiblement celle qui est aimée

  • les producteurs qui trouvent dans ce fonctionnement un intérêt : faire de l’argent en utilisant l’armée de réserve de rappeurs

Gradur, phénomène rap depuis le début d’année 2014, assume pleinement le fait de ne rien dire de pertinent :

Que des rafales de flow, et j’dis que d’la merde

Son succès est presque une caricature de ce qu’est devenu le milieu musical : il reprend des flows de rappeurs américains et l’assume (« Me casse pas les couilles, négro, j’ai l’flow à Migos »), reprend les mêmes thèmes et les mêmes termes à chaque morceau sans s’en soucier.

Dans son titre Jamais, il fait même confondre son leitmotiv et son refrain :

J’vais prendre mes sous dans l’rap et ils m’reverront jamais

Il a une totale conscience de sa situation et est clair sur ses ambitions. Le paroxysme est atteint : pour Gradur, révélation rap 2014 selon les auditeurs de Skyrock, le rap est un outil pour faire de l’argent.

Faire de l’argent sans faire de ventes

Le paradoxe est lui aussi à son paroxysme quand on sait que l’économie musicale est en crise et qu’il est aujourd’hui très difficile de réussir à être certifié Disque d’Or. À l’heure où il est de plus en plus simple de se procurer les projets musicaux gratuitement, les rappeurs répondent donc en produisant en plus grande quantité et en frappant au même endroit sur le même arbre. Ainsi entre le 25 janvier 2013 et le 20 février 2015 (soit deux ans et vingt-six jours) Kaaris a sorti pas moins de 35 morceaux, est apparu sur trois featurings (soit une moyenne d’un titre tous les dix-neuf jours) et prépare la sortie de son album le 30 mars 2015. La productivité devient le maître mot pour une musique de plus en plus éphémère mais tout cela est parfaitement logique. Lorsqu’on consomme un produit on le détruit, un sandwich lorsqu’il est consommé n’existe plus physiquement. Une musique continue d’exister mais l’auditeur s’est lassé et doit consommer à nouveau ce qui contraint le rappeur à produire de nouveau.

C’est l’ère des morceaux « efficaces », pas nécessairement beaux mais qui fonctionnent ; en ce sens qu’ils réussissent à créer chez tous les auditeurs qui écoutent le son le même effet. Dans ce cas, on ne parle plus de beau. Il n’y a plus un jugement de goût (c’est-à-dire un jugement qui se fonde sur le plaisir éprouvé devant ou en écoutant une belle œuvre) ; mais un jugement scientifique : ce morceau provoque ceci ou cela. Il est donc efficace.

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