Le football permet-t-il d’éviter la « fin de cycle » ? (partie 1)

Au cours d’un débat dans le Moscato Show du 19 mars dernier, Vincent Moscato soutien que Raymond Domenech a fait le bon choix de faire de nouveau appel à la « génération Zidane ». À cela Eric Di Meco rétorque que si ponctuellement cela peut fonctionner, sur la durée l’Equipe de France a payé ce manque de préparation de l’après Zidane. Selon l’ancien latéral gauche de l’Olympique de Marseille, la sélection tricolore a payé pendant très longtemps le fait de s’être trop reposé sur une génération de joueurs fantastiques. Moqués par les autres intervenants, Di Meco persiste : la finale du Mondial 2006 est une grande satisfaction mais elle a entraîné un trou d’air pour l’Equipe de France.

Le problème, extrêmement courant dans le sport, mérite tout de même d’être aborder sérieusement. En rappelant Zidane, Thuram et Makélélé la France du football s’est offert une dernière danse formidable ponctuée d’une défaite dramatique en finale de Coupe du Monde. Néanmoins, en basant son jeu sur des talents en fin de carrière, Raymond Domenech s’est rendu incapable de pérenniser le succès de 2006. Les résultats de la sélection bleue entre 2006 et 2012 témoignent d’ailleurs de cette erreur : 84 matchs pour 53% de victoires et un seul succès dans les compétitions officielles pour trois nuls et six défaites. La France connaît un période creuse depuis cette finale – période explicable par d’autres facteurs, il est vrai. Alors faut-il tirer le maximum d’une génération, quitte à très mal finir, ou tenter de reconstruire progressivement en sacrifiant le résultat immédiat ? Les deux approches comportent leur risque et très peu de certitudes, mais comment renoncer à la volonté de voir un groupe se sublimer encore une fois ? Comment ne pas voir dans la jeunesse et le renouveau la clef de l’avenir ?

Les vieux jours nous manquent

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Ce dilemme est régulièrement posé par le système de Draft nord-américain, en NBA par exemple. Le fonctionnement est très simple : chaque année tous ceux qui le souhaitent peuvent se présenter à la sélection et être choisi par une franchise. Le plus souvent il s’agit d’universitaires américains qui durant toute l’année ont participé à la NCAA (ligue universitaire) et ont pu montré leur talents. La draft 2014, par exemple, a présenté l’un des plus grands talents supposés depuis Lebron James en la personne d’Andrew Wiggins. Pour augmenter leur chance d’avoir le premier choix, les franchises peuvent être amener à « tanker » (c’est à dire faire volontairement une mauvaise saison pour avoir en théorie le meilleur choix de draft). L’objectif est simple : sélectionner le meilleur espoir de la draft, en faire une star et construire une équipe autour de ce talent hors du commun. Cette option a pourtant de nombreux inconvénients, en s’appuyant sur un joueur sans expérience les franchises doivent attendre plusieurs années avant d’espérer une finale NBA et surtout ce talent déniché après un ou plusieurs sacrifices (l’échange de valeurs sûrs contre des tours de draft ou des « role-players ») n’aura pas forcément les épaules ou le niveau pour porter la franchise…

Cet exemple radical nord-américain n’existe pas dans le football européen et les risques qu’il présente semblent trop important dans un univers où chaque opération comporte peu ou prou sept chiffres. La solution pourrait donc être de s’appuyer sur les forces en présence, sur les éléments qui ont déjà apporté du succès… comme Domenech avec Zidane. Cette idée a même une expression (con)sacrée : « on ne change pas une équipe qui gagne ». Appliquée à tort ou à raison par certains coachs, elle peut s’expliquer par le désir de conserver une formule qui marche. À l’inverse, toujours dans l’extrême qui le caractérise, Pep Guardiola n’a en 2013-14 jamais alignée deux fois de suite le même onze de départ en cinquante-six partie (présentant un charmant 78% de victoires). Cette formule valable pour certains coachs est-elle raisonnable lorsqu’il s’agit de la gestion d’un club ? La lassitude et le confort déjà présents d’un match à l’autre s’amplifient et peuvent nuire à une équipe d’une saison à une autre. Maintenir un groupe victorieux peut s’expliquer par cette assurance d’un mimimum de résultat mais conduit inexorablement à la déchéance de ce même groupe. Battu en quart de finale de la Ligue des Champions par l’Atlético Madrid, le FC Barcelone est précisément dans la situation évoquée et ce depuis peut-être plus longtemps qu’on veut le croire.

Omnipotent sur le football mondial pendant quatre saisons (quatorze titres sur dix-huit possibles), le groupe barcelonais s’est gavé de succès. Qu’ils soient espagnols ou non (Dani Alves s’est construit un gros palmarès avec le FC Seville…) les joueurs du Barça ont remporté beaucoup de titres dans leur carrière, peut-être trop de titres… Selon la presse espagnole Pep Guardiola voulait d’ailleurs en 2012 (lors de sa dernière saison en Catalogne) se séparer de quelques éléments du groupe et non des moindres; Gerard Piqué, David Villa, Dani Alves et Cesc Fabregas n’avaient plus les faveurs du divin chauve et auraient dû plier bagages selon Pep. Récemment, le coach espagnol a donné quelques explications sur les raisons de son départ en 2012 : « j’ai quitté le club parce que je ne pouvais plus motiver mes joueurs. Lorsque vous comprenez cela, vous savez que le moment est venu de parti », un moyen de garder de la motivation aurait été on le devine d’évincer quelques stars de l’effectif au apparitions jugées moins performantes.

Deux saisons plus tard, trois des quatres joueurs cités étaient toujours au club et le Barça n’a remporté que deux titres sur huit possibles… L’usure mentale, physique, le confort d’être titulaire et le manque de renouvellement tactique ont causé les échecs du Barça ces deux dernières saisons. À cela il faut ajouter les éléments apportés par la presse espagnole qui laissent entendre que le vestiaire aurait imposé la présence de Fàbregas dans le onze de départ à Tata Martino… une autogestion du vestiaire donc, comme sous Tito Vilanova, comme pour l’Equipe de France lors de la Coupe du Monde 2006. Un groupe de joueurs aussi grands (par la renommée, le talent et le palmarès) peut devenir impossible à gérer pour un nouvel entraîneur comme le montre ces cas ou celui de David Moyes à Manchester United. Plutôt que d’enfermer un groupe et un club dans la gloire passée – la politique actuelle du Barça semble enfin indiquer que des changements radicaux vont être opérés dans l’effectif crée par Guardiola il y a près de trois ans – il semblerait donc plus adéquat de procéder non pas à un changement radical sur le modèle du tanking mais plutôt à une évolution progressive… même si celle-ci peut effrayer.

Rupture

Il est évident qu’il n’est jamais facile de changer, le passage à l’âge adulte est l’une des périodes les plus compliqués de la vie; compliquée mais nécessaire. De la même façon qu’un enfant doit cesser de rêver et de se laisser convaincre par ses espoirs, les dirigeants d’un club se doivent de mesurer à quel moment les espoirs relèvent du pur fantasme et non plus de la réalité. Ce passage est d’autant plus dur pour les supporters qui peuvent parfois continuer de croire aveuglément en ceux qui leur ont offert tant de bonheur. Casser le groupe, sortir d’un cycle victorieux peut effrayer. Si ces considérations existent aussi pour les dirigeants (et staff technique), elles s’ajoutent à des interrogations technico-tactiques.

Pour reprendre l’exemple du Barça, le principal manque tactique de l’effectif culé est l’absence d’un attaquant de pointe capable de peser sur les défenses adverses. Ce profil tactique peut être trouvé en la personne d’Alexis ou de Pedro mais le physique des deux joueurs (moins d’un mètre soixante-dix) ne répond pas. Pourtant un tel profil permettrait de libérer des espaces pour Lionel Messi, de créer plus de danger sur les ailes avec des centres à la clef ou encore d’avoir un point d’ancrage dans l’axe… À priori nécessaire, l’ajout d’un attaquant de pointe ne fait pas parti des priorités d’Andoni Zubizaretta (directeur technique du Barça). « Recruter un grand joueur pour la pointe de l’attaque ? Le grand joueur que nous avons pour ce poste c’est Leo. Nous ne sommes pas une équipe qui joue avec un 9 fixe, nous avons besoin d’un joueur plus dynamique à ce poste. Quand nous avons eu un 9 pur, jamais nous l’avons utilisé comme ça. Notre style n’est pas d’avoir un joueur fixe à ce poste », a déclaré l’ancien gardien du Barça aux micros de TV3 il y a quelques semaines. Les dirigeants du club catalan s’enferme dans le système qui a fait le succès du club ces dernières années sans chercher à renouveller ni l’effectif (en 2013-14, dix des vingt-cinq joueurs de l’équipe première étaient au club depuis 2008 ou avant, six autres sont formés au club et ont rejoint l’équipe première depuis), ni le système en question.

La routine qui existe au Barça est précisément ce qu’a brisé le Milan AC ces dernières saisons. Alors qu’il était au sommet de l’Europe en 2007 et venait de disputer trois finales de Ligue des Champions en cinq éditions, le club lombard s’est séparé de son Ballon d’Or Ricardo Kaka’ et de Carlo Ancelotti en 2009. Choix d’hommes diront certains, signes annonciateur préfèrent d’autres car la suite des événements n’est qu’une succession d’erreurs de la part des dirigeants italiens. Le club recrute d’abord des joueurs de second rang (Onyewu, Antonini…) avant de mettre le paquet à l’été 2010 sur trois joueurs : Kevin-Prince Boateng, Robinho et Zlatan Ibrahimovic. Deux très bons mondialistes et une star internationale qui cachent le recrutement de joueurs toujours très moyens (Montelongo, Sokratis, Yepes…)… Le club s’offre un dix-huitième Scudetto grâce au talent de son attaque mais se sépare dans la foulée de son maître à jouer : Andrea Pirlo. La saison 11-12 reste de bonne facture (quart de finale de Ligue des Champions et seconde place en Serie A) mais la situation financière du club est catastrophique; les investissements à court terme ont rapporté du succès au club mais celui-ci ne peut plus les assumer.

C’est pourquoi à l’été 2012 Thiago Silva et Zlatan Ibrahimovic quittent la Lombardie pour Paris, rapportant près de soixante-dix millions d’euros à Milan. Dans la foulée : Clarence Seedorf, Alessandro Nesta, Gennaro Gattuso, Pippo Inzaghi, Mark Van Bommel, Gianluca Zambrotta et Antonio Cassano sont les joueurs majeurs qui quittent le club cet été-là notamment parce que le club souhaite faire l’économie de leur salaires. Tauliers du vestiaire, joueurs talentueux et compétiteurs sont sacrifiés du jour au lendemain sans qu’il n’y ait eu de préparation… Le résultat ? une troisième place en 2012-13 obtenue sur le file, une non qualification pour la phase de poules de la Ligue des Champions 2013-14 et seulement cinquante-sept points en Série A la même année. Le Milan des grandes années n’existe plus car il n’a pas su préparer correctement son avenir en se reposant pendant trop longtemps sur des joueurs à la carrière bien remplie et bientôt achevée. En précipitant leur départ, la direction lombarde a signé l’arrêt de compétitivité du club pour quelques saisons.

La perpétuelle déconstruction plutôt que la perpétuelle construction ?

Le club prévoit aujourd’hui de se reconstruire autour de jeunes joueurs mais il le fera avec deux voire trois saisons de retard. Le manque de compétitivité actuel servira à faire éclore quelques pousses, à les polir, à les rendre plus grands assurément. Cependant le Milan AC n’est pas le seul club à connaître ce cas de figure, l’Inter Milan est dans une situation similaire, Liverpool a connu sensiblement la même chose de 2009 à 2013 et les exemples ne manquent pas. Alors comment éviter concrètement ces trous sportifs ? Comment gérer efficacement les changements générationnels ? Les éléments de réponses se situent peut-être dans les clubs qui ont réussi à étaler leur succès sur plusieurs décennies. Dans le football européen, Manchester United fait figure d’ovni puisqu’en vingt-sept ans (de 1986 à 2013) le club anglais n’a connu qu’un seul manager en la personne d’Alex Ferguson pour un palmarès non négligeable.

Découvrez dans la seconde partie le possible modèle de gestion qui semble le plus adéquat de suivre mais aussi les obstacles qui s’y opposent. Doit-on privilégier le résultat immédiat au détriment, sans doute, de la pérennité du club ? Faut-il, en toutes circonstances, accorder plus de confiance aux joueurs qu’à l’entraîneur ? L’inverse est-il juste ? Des éléments de réponse au fléau de la « fin de cycle » seront à retrouver dans la seconde partie de cet article.

« Celui qui a raison c’est celui qui gagne, une idée dans la bouche de celui qui perd est une excuse »

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